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15.01.2010
Vers des ghettos scolaires
Fin 2009, la Cour des Comptes « s’interrogeait » sur les effets de la fin programmée de la carte scolaire. Remisant exceptionnellement ses emblématiques euphémismes, la Cour stigmatisait notamment la progressive « ghettoïsation » des établissements cumulant difficultés sociales et scolaires.
Marie Duru-Bellat, sociologue de l’éducation, et Claude Bartolone, président du Conseil Général de Seine-Saint-Denis, reviennent sur le sujet.
La Cour des Comptes s’est montrée particulièrement critique sur la fin programmée de la Carte scolaire. Parmi les conséquences annoncées, la ghettoïsation des collèges « ambition réussite », où les élèves cumulent les difficultés sociales et scolaires. Que vous inspire cette conclusion?
Marie Duru-Bellat : C’était prévisible. C’est très bien que la Cour des Comptes le souligne mais ce n’est pas une surprise. Toutes les recherches menées dans les pays comparables au notre ont en effet montré que le libre choix total accroît les inégalités entre les établissements. Bien sûr, le principe de la carte scolaire n’est pas non plus une garantie d’égalité du service offert par l’école. Doit-on pour autant en conclure qu’entre la carte scolaire et le libre choix, on ne peut pas trouver autre chose ? La mesure prise par le gouvernement de Nicolas Sarkozy est en réalité une mesure de sauve-qui-peut : elle enracine une situation dans laquelle certains établissements sont marginalisés tandis que seuls les « débrouillards » trouvent une manière de s’en sortir.
Claude Bartolone : Dès 2007, les socialistes avaient eu l’occasion de le dire : la suppression de la carte scolaire allait installer une ségrégation sociale et territoriale qui accentuerait les inégalités dès le plus jeune âge. Deux ans plus tard, le constat est sans appel : sur 254 collèges « ambition réussite », 186 ont vu leurs effectifs diminuer du fait de cette mesure. Certains ont même perdu jusqu’au quart de leurs élèves.
Le message d’origine du Gouvernement était celui de la méritocratie scolaire. Il est devenu celui du sauve-qui-peut général, « fuyez, fuyez votre quartier ! ». Résultat : on accentue la ghettoïsation de quartiers déjà stigmatisés du fait de leurs difficultés plutôt que de tout mettre en œuvre pour donner, dans ces quartiers, des moyens suffisants à l’éducation de nos enfants.
Sarkozy avait également voulu faire croire qu’avec la suppression de la carte scolaire, chaque famille pourrait choisir où envoyer étudier son enfant. Dans les faits, la surpopulation dans certains collèges très demandés conduit à ce que ce soit au final les établissements qui choisissent les élèves et non l’inverse...
Quelles solutions peut-on alors imaginer mettre en place pour à la fois endiguer la ségrégation scolaire et favoriser la mixité sociale?
M D-B : Il faut tout d’abord nuancer le constat initial. On a tendance à être un peu obnubilé par Paris et ses banlieues où il existe une très forte ségrégation. En province, la situation est différente : une étude réalisée à Montpellier montre d’ailleurs que les parents ne rejettent pas la mixité sociale et envoient leurs enfants dans ces écoles mixtes quand elles sont situées au centre ville et qu’elles disposent des moyens suffisants. On est donc encore dans une situation de relatif mélange. Ce qui ne nous exempte pas de se demander comment faire mieux.
La question de la carte scolaire est, dans une certaine mesure, analogue à celle de la carte électorale : on peut la redéfinir, même si cela génère évidemment de fortes tensions politiques. On pourrait par exemple effectuer un redécoupage « en camembert », où chaque collège aurait une partie du centre ville et de la proche banlieue. Certaines municipalités, comme celle de Chalon-sur-Saône par exemple, essayent de le faire. On peut jouer sur la carte scolaire en la rendant « moins pire », en la redécoupant, avec une discussion plus démocratique.
Par ailleurs, il est essentiel de s’assurer que les enfants fassent bien la même chose dans tous les collèges. Le vrai problème est là. Pour remédier à cette situation, il faut fixer des garanties sur les connaissances acquises à l’école, ce qui passe par l’évaluation. Or, actuellement, avant le Baccalauréat, il n’y a pratiquement pas de vérification des acquis des élèves : le Brevet des Collèges comporte un contrôle continu, et les épreuves d’évaluation que fait passer le ministère ne sont pas utilisées. Cela reste un tabou. Pourtant, l’évaluation est la condition minimale pour garantir que l’école est bien la même pour tous. Attention cependant, cette évaluation doit être nuancée : il ne faut pas simplement évaluer les connaissances acquises à la sortie de l’établissement, il faut également regarder le niveau des élèves à l’entrée. Certaines écoles peuvent avoir des performances très faibles à la fin et pourtant avoir été très efficaces.
C.B : Entendons nous bien : je ne suis pas favorable au statu-quo. Il y a trop de problèmes posés par l’absence de mixité sociale, et qui ne concernent pas que les établissements scolaires. Si je prends l’exemple de mon département, la Seine-Saint-Denis, on trouve côte à côte des communes qui ne dépassent pas 5% de logements sociaux et d’autres qui peuvent atteindre 70% de ceux-ci sur leur territoire. En cause : le fait que certains maires préfèrent payer des pénalités plutôt que de favoriser la mixité sociale par la construction.
C’est là que débute la véritable ségrégation sociale et spatiale. Il ne faut donc pas raisonner dans les strictes limites territoriales de la commune, mais plutôt autour du bassin de formation intercommunal en obligeant les maires à construire et en offrant aux habitants la possibilité de se déplacer : si les élèves disposent de moyens de transport réguliers et efficacement répartis sur le territoire intercommunal, la carte scolaire jouera tout son rôle de médiateur social.
Sur la question de la gestion scolaire, je crois que l’on fait l’impasse sur une donnée majeure qui n’est pas du ressort des collectivités locales, c’est la répartition des enseignants sur les territoires : comment ne pas voir les inégalités terribles qui existent entre des établissements du centre parisien, fortement dotés en professeurs, la plupart du temps expérimentés, et des établissements de banlieues populaires qui manquent constamment d’effectifs et sont confrontés à un fort turn-over des enseignants ?
Tout cela est du ressort de l’Etat ; c’est à lui de prendre ses responsabilités pour favoriser la réussite scolaire de tous.
L’empilement des institutions compétentes en matière d’éducation dans les quartiers populaires, leur manque de coordination - pointé par la cour des comptes - peuvent-ils également contribuer au développement de la ségrégation scolaire ?
M D-B : C’est en effet contre-productif. L’empilement des institutions et des mesures entraîne un certain découragement au niveau des acteurs. Chaque ministre a sa réforme, chaque gouvernement lance un nouveau plan. Face à cela, les acteurs de terrain ont l’impression d’un éternel recommencement. D’autant plus qu’il n’y a pratiquement aucun retour sur les effets de ces politiques: les mesures mises en place ne sont jamais évaluées clairement. Finalement, on ne sait même pas si elles ont vraiment servi à quelque chose. C’est donc à la fois la répétition des mesures et leur non-évaluation qui contribuent au sentiment général d’inefficacité.
C.B. : La Cour des Comptes a pointé des difficultés d’évaluation de ces dispositifs ; elle n’a pas pour autant conclu à une inefficacité de ceux-ci.
En Seine-Saint Denis, nous avons mis en place des aides au soutien scolaire, nous informatisons tous les collèges au haut, voire très haut débit, nous élaborons avec les enseignants des activités durant la pause méridienne, ou le samedi matin, nous faisons entrer l’art et la culture au collège. Tous ces dispositifs sont évidemment difficilement évaluables car ils s’ajoutent aux nombreuses initiatives prises par les municipalités en direction des écoles élémentaires et à tout ce que fait la Région dans les lycées. Mais ces interventions sont nécessaires car l’Etat a depuis trop longtemps abandonné l’espace scolaire.
Je crois que nous devons progresser dans la coordination, peut-être contribuer à créer un « guichet unique » qui serve de premier interlocuteur pour les citoyens. Mais nous avons besoin des initiatives de chacun pour construire l’école du troisième millénaire.
08:09 Publié dans Actualite Nationale | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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